Nouvelle

En avril 2013, je vivais en ville avec ma femme et nos deux enfants, dans une maison sans charme, de petite taille, munie d’une cour extérieure et d’une petite cabane. Nous avions trouvé cette location quelques jours seulement avant la fin de notre précédent bail, et je crois bien que nous n’avons jamais été satisfaits de ce choix.

Nous avions pris rendez-vous avec le propriétaire, après avoir perdu notre temps à visiter de vrais taudis. Des maisons à trois étages de quinze mètres carrés chaque, des murs entiers sans fenêtres où la lumière pénétrait deux heures par jour, des soi-disant rénovations dont les responsables étaient si fiers qu’ils en justifiaient un loyer exorbitant, sans ciller. Des vieilles bicoques situées à plus d’une demi-heure du moindre commerce, des bâtisses fatiguées, la plupart sans terrain, ni cour, ni jardin. La liste serait bien trop longue et douloureuse, mais il est clair que ces échecs ont eu sur nous une grande influence, car nous étions prêts à nous installer dans le premier lieu venu, à condition qu’il soit normal.

Avant notre arrivée en ville, Louise était déjà enceinte, de cinq mois, de notre premier garçon, Paul. Et même si une grande fatigue la diminuait dans sa vivacité, elle faisait preuve d’un grand courage et ne rechignait pas à fournir sa part du travail. Nous possédions quelques meubles et un rudimentaire équipement électrique, composé d’une machine à laver et d’un réfrigérateur. Nos cartons se limitaient à une vingtaine, et grâce à notre désinvolture nous avions réussi à nous débarrasser de la plupart des vieilleries inutiles qui embarrassent les jeunes couples. Nous avions, du reste, effectué bon nombre d’allers-retours aux déchetteries, bibliothèques, centre de dépôt de vêtements pour faire la distribution de ce qui ne nous servait plus ; je me souviens que nous avions même traversé le département pour remettre à l’association « Emmaüs » d’anciennes VHS. Cela réduisait la masse à déménager mais nous avions réussi à remplir un camion de vingt mètres cubes. Puis il fallu tout remettre en paquets pour à nouveau déménager, en ce printemps 2013.

La perspective d’un déménagement est riche en directions contraires, en sentiments opposés qui s’annulent ; on passe son temps à faire le compte de ce qu’on perd, sans savoir ce qu’on gagne, on se demande si l’on fait bien, si ce n’est pas précipité, on en parle autour de nous, on sonde notre entourage sur tel ou tel point (le nombre de sujets sur lesquels tout-un-chacun donne son avis est réellement incroyable)…

Et finalement un soir, assis dans son fauteuil, les yeux dans le vague, le poids du jour sur les épaules, l’évier plein de vaisselle sale qui attend deux mains, votre femme vous demande :

« Tu crois que c’est dans la prochaine maison qu’on va faire notre vie ?

– Je ne sais pas, pourquoi pas ?

– J’aimerais qu’on s’y installe et qu’on y reste jusqu’à ce que nous achetions, ça serait notre dernière location. Avant d’être propriétaire, précisa-t-elle.

– J’aimerais aussi, tu sais. J’aimerais vraiment connaître le sentiment d’être chez nous. »

C’est cela la perspective du déménagement ; le fait qu’un jour cela soit le dernier pour qu’enfin on s’installe dans notre nid à nous, qu’on mette les pieds dans ses propres pantoufles, et qu’on plante un arbre sur son terrain.

 

Je venais de passer les cinq années précédentes à vivre en territoire urbain, au milieu du bruit et des véhicules, sans jamais m’interroger sur le mode de vie que je désirais vraiment. Je me disais qu’il fallait bien habiter quelque part, un quartier, une avenue, qu’importe, et que le lieu n’entrait pas dans la construction du bonheur. Et puis les enfants sont arrivés. Sans radicaliser ma position pour autant, je me suis rendu compte que la ville ne constituait en aucun cas l’idéal que j’espérais pour leur éducation, et que s’il m’arrivait d’aller au cinéma ou au restaurant avec ma femme, ce n’était pas plus de trois ou quatre fois par an. Dès lors, rien ne me retenait dans la Cité, et puisque Louise partageait mon opinion, nous avons fait parvenir un préavis de départ à notre propriétaire et commencé à scotcher les cartons.

Durant ce temps-là, je faisais un peu de musique mais j’étais très loin d’y passer des heures, comme j’avais pu le faire après mes études. Je n’arrivais pas à m’y consacrer plus d’une dizaine de minutes par-ci par-là. Sans surprise, je perdais le bien modeste niveau qu’avait été le mien et je me lamentais en guettant patiemment la moindre opportunité de me jeter sur la guitare. Je n’ai jamais été un virtuose, ni même intéressé superficiellement par l’aspect technique de l’instrument, et malgré une curiosité tardive pour le solfège et la théorie musicale, je n’ai jamais su lire la musique. J’étais une vraie plaie pour les musiciens qui me parlaient de gamme, grille, arpège des accords, triolet, ne leur offrant en retour que bouche béante et bras ballants. Non, moi c’était la mélodie qui m’intéressait. Je me remémore souvent les premiers souvenirs que j’ai de la pratique de la guitare, et si je décide d’en parler ici, ce n’est pas pour qu’on puisse en juger, mais bien pour illustrer l’importance qu’a eu sur moi cet apprentissage. Voilà comment cela s’est produit.

Je me trouvais encore chez mes parents dans le sud de la France, et j’avais eu pour cadeau une guitare d’étude. Quelques mois après, sans en avoir vraiment joué, je rencontrais un guitariste qui m’enseignait les rudiments du jeu et m’assurait qu’en très peu de temps je saurais y faire, moi aussi. Cette certitude m’a suivi sans nul doute ; elle me servait courage et lumière dans la découverte en solitaire de cet instrument, et il est possible de dire que sans elle j’aurais pu arrêter, sans le moindre résultat. Mais je tenais bon et dès les premiers moments où je réussissais à accompagner mon propre chant, je découvrais une joie profonde. C’était une véritable naissance pour moi : j’apprenais quelque chose par moi-même, tout système d’évaluation était purement oublié, j’étais en totale connexion avec mes sens et je me trouvais simultanément à la place de l’élève et du guide. Pour la première fois je réalisais que je pouvais m’impressionner, et j’envisageais enfin la possibilité de faire quelque chose de ma vie. Non pas que cela constitua une révélation au sens théologique, mais réellement, je sentais en moi une substance nouvelle, une adrénaline jusque-là insoupçonnée et cela me gonflait d’enthousiasme. Cela m’encourageait à m’écouter, en donnant du sens et de la pertinence à mes sentiments. C’est logiquement que j’ai poursuivi dans cette voie où rien n’était impossible. Je répète encore une fois que la technique n’a jamais constitué, pour moi, ni un but ni un frein, ni un atout ni un complexe. J’ai toujours envisagé les choses dans un certain cadre muni de règles, un « ensemble logique avec des lois », certes. Par exemple, j’acceptais volontiers le fait que, pour écrire des poèmes, je devais trouver des rimes et que si je voulais jouer de la guitare, je devais apprendre les positions d’accords. Mais ce qu’il y avait de nouveau là-dedans c’est que ces règles ne m’impressionnaient plus, elles ne me freinaient pas, et j’avais même plaisir à les intégrer. Quinze années plus tard, je connais toujours les mêmes sensations, je n’ai donc pas arrêter, et je peux dire aujourd’hui que c’est sûrement grâce à cette confiance que j’ai réussi les maigres études que j’ai suivies.

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